Ces gens-là — Jacques Brel

Interprète : Jacques Brel Paroles : Jacques Brel Composition : Jacques Brel Année : 1966 Genre : Chanson française / Tragédie réaliste / Chanson-fleuve Licence : Droits réservés (Universal Music Publishing / SACEM)

D'abord, d'abord, y'a l'aîné Lui qui est comme un melon Lui qui a un gros nez Lui qui sait plus son nom Monsieur tellement qui boit Ou tellement qu'il a bu Qui fait rien de ses dix doigts Mais lui qui n'en peut plus Lui qui est complètement cuit Et qui s'prend pour le roi Qui se saoule toutes les nuits Avec du mauvais vin Mais qu'on retrouve au matin Dans l'église qui roupille Raide comme une saillie Blanc comme un cierge de Pâques Et puis qui balbutie Et qui a l'oeil qui divague Faut vous dire, Monsieur Que chez ces gens-là On ne pense pas Monsieur On ne pense pas, on prie Et puis, y'a l'autre Des carottes dans les cheveux Qu'à jamais vu un peigne Qu'est méchant comme une teigne Même qu'il donnerait sa chemise À des pauvres gens heureux Qui a marié la Denise Une fille de la ville Enfin, d'une autre ville Et que c'est pas fini Qui fait ses petites affaires Avec son petit chapeau Avec son petit manteau Avec sa petite auto Qu'aimerait bien « avoir l'air » Mais qui a pas l'air du tout Faut pas jouer les riches Quand on n'a pas le sou Faut vous dire, Monsieur Que chez ces gens-là On ne vit pas, Monsieur On ne vit pas, on triche Et puis, y'a les autres La mère qui ne dit rien Ou bien n'importe quoi Et du soir au matin Sous sa belle gueule d'apôtre Et dans son cadre en bois Y'a la moustache du père Qui est mort d'une glissade Et qui regarde son troupeau Bouffer la soupe froide Et ça fait des grands chloups Et ça fait des grands chloups Et puis y'a la toute vieille Qu'en finit pas de vibrer Et qu'on attend qu'elle crève Vu que c'est elle qui a l'oseille And qu'on n'écoute même pas Ce que ces pauvres mains racontent Faut vous dire, Monsieur Que chez ces gens-là On ne cause pas, Monsieur On ne cause pas, on compte Et puis, et puis Et puis y'a Frida Qui est belle comme un soleil Et qui m'aime pareil Que moi j'aime Frida Même qu'on se dit souvent Qu'on aura une maison Avec des tas de fenêtres Avec presque pas d'murs Et qu'on vivra dedans Et qu'il fera bon y être Et que si c'est pas sûr C'est quand même peut-être Parce que les autres veulent pas Parce que les autres veulent pas Les autres, ils disent comme ça Qu'elle est trop belle pour moi Que je suis tout juste bon À écorcher les chats J'ai jamais tué de chats Ou alors y'a longtemps Ou bien j'ai oublié Ou ils sentaient pas bon Enfin ils veulent pas Enfin ils veulent pas Parfois quand on se voit Semblant, qu'c'est pas exprès Avec ses yeux mouillants Elle dit qu'elle partira Elle dit qu'elle me suivra Alors pour un instant Pour un instant, seulement Alors moi, je la crois, Monsieur Pour un instant Pour un instant, seulement Parce que chez ces gens-là Monsieur, on ne s'en va pas Monsieur, on ne s'en va pas On ne s'en va pas Mais il me faut rentrer, Monsieur Il est tard, Monsieur

Extrait original :

Alors moi, je la crois, Monsieur
Pour un instant
Pour un instant, seulement
Parce que chez ces gens-là
Monsieur, on ne s'en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Il faut que je rentre chez moi

Pourquoi ce choix : Ce passage constitue le climax dramatique et le dénouement déchirant de la chanson. Après une lente montée en tension où le narrateur caresse le rêve d'une évasion amoureuse avec Frida, la réalité sociale rattrape brutalement le personnage. L'enfermement du milieu bourgeois traditionnel triomphe de l'espoir, ramenant le narrateur à sa propre condition dans un constat d'impuissance absolue.

* Raide comme une saillie : Expression imagée décrivant la rigidité de l'ivrogne ou du corps figé au petit matin. * Avoir l'air : Paraître ce qu'on n'est pas / Jouer un rôle social factice (*« qu'aimerait bien “avoir l'air” mais qui a pas l'air du tout »*). * L'oseille : Terme familier désignant l'argent ou la fortune familiale. * Écorcher les chats : Expression populaire péjorative désignant quelqu'un de bon à rien, nuisible ou incapable.

* Le refrain de sentence (Anaphore structurante) : Le pivot dramatique repose sur la formule récurrente : *« Faut vous dire, Monsieur / Que chez ces gens-là / On ne [pense/vit/cause/s'en va] pas, Monsieur / On ne […] pas, on […] »*. Ce refrain assène la sentence implacable du milieu social. * Le style narratif syncopé (Parlando) : Brel utilise des ruptures de ton et des énumérations en cascade (*« Avec son petit chapeau, avec son petit manteau, avec sa petite auto »*) pour mimer l'hypocrisie et la petitesse de la bourgeoisie provinciale étriquée.

La chanson est une autopsie magistrale de l'aliénation par le milieu d'origine : * La triade de l'inauthenticité : Chez ces gens-là, on ne vit pas, on se soumet à des simulacres. On y remplace la pensée par le dogme (*« on prie »*), l'existence par l'apparence et le mensonge (*« on triche »*), et la communication par le calcul de l'héritage (*« on compte »*). * Le poids des structures invisibles : Le narrateur est confronté à un mur de convenances et de mépris de classe qui détruit toute velléité d'émancipation authentique.

L'amour pur incarné par Frida se heurte à la force d'inertie du milieu : * Le rêve d'ouverture vs l'enfermement : Le projet de maison imaginaire (*« avec des tas de fenêtres / avec presque pas d'murs »*) symbolise le besoin vital de transparence et de liberté psychologique du narrateur, à l'opposé de la forteresse hypocrite des « autres ». * La lucidité tragique finale : *« Parce que chez ces gens-là, Monsieur, on ne s'en va pas »*. C'est l'acceptation lucide mais douloureuse d'un fatalisme social. Le narrateur doit battre en retraite, rattrapé par le réel (*« Mais il est tard, Monsieur, il faut que je rentre chez moi »*).

* Un sommet du théâtre chanté : Jacques Brel n'écrit pas seulement une chanson, il campe une véritable pièce dramatique en un acte, s'adressant directement à un interlocuteur muet (« Monsieur ») dans un cabaret imaginaire. * La montée dramatique : L'accompagnement musical, d'abord lancinant et discret, s'enfle progressivement de strophe en strophe pour épouser la montée de la colère, du désespoir et de l'implacable fatalité amoureuse.

* Statut : Non libre de droit (SACEM / Universal Music Publishing). * Règle d'affichage : Textes intégraux placés sous la balise <nodisp>. L'extrait est présenté sans balise au titre du droit de courte citation.

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  • Dernière modification : 2026/08/03 17:30
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